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Pour être un artiste accompli, il faut avoir plusieurs talents : des habiletés techniques qui font de vous une personnalité rare et recherchée, de la persévérance, de la vision, le sens du spectacle pour offrir au public une expérience hors du commun… et, parmi ces talents, la capacité à s’adapter aux circonstances de la vie.
Voilà en quelques mots ce qui résume la philosophie et l’éthique de travail de Michael Bridge, musicien anglophone ayant grandi à Calgary, aujourd’hui établi à Toronto, et qui a porté son dévolu sur le plus latin des instruments de musique ! « Je suis généralement le seul à faire ce que je fais », dit-il dans un français parfait.
Et Michael Bridge le fait bien. Au mois de juin, il partira en tournée à Edmonton à l’occasion du Summer Solstice Festival (19-20-22 juin) avant de faire un concert à Toronto avec le duo Bruno-Bridge (6 juillet) puis au Stratford Music Festival (26 juillet). Au début de l’été, il participera au concert gala célébrant le 10e anniversaire du Festival l’Art de la musique à Gatineau (10 juillet) et reviendra au Québec pour le Carrefour mondial de l’accordéon, à Montmagny, en compagnie de son partenaire de tournée depuis près de 15 ans, le clarinettiste Kornel Wolak (29 août).
« Kornel y fera officiellement ses débuts, dit Bridge. C’est avec lui que je fais 50 % de mes concerts, beaucoup aux États-Unis, en Amérique du Sud et surtout en Europe – il est lui-même d’origine polonaise –, mais aussi dans toutes les provinces canadiennes. Il y a quelques mois, d’ailleurs, nous sommes allés à Yellowknife pour la première fois. »

Avec le clarinettiste Kornel Wolak. Photo: Curtis Perry
L’esprit du direct
L’accordéoniste a déjà une dizaine d’albums à son actif, notamment avec le duo Bridge & Wolak et le Ladom ensemble, en plus d’assurer une forte présence sur YouTube, Spotify ou encore Apple Music. La production de concerts reste toutefois son moteur essentiel, là où il retire le plus de satisfaction. « En tant qu’artistes et êtres humains, on est là pour renforcer les relations interpersonnelles et créer des interactions. C’est un peu le sens de ma mission, mais aussi une motivation dans ma vie. Si on peut faire ressentir quelque chose qui nous unit tous collectivement, si on peut éveiller un sentiment de vivre ensemble et de respect des différences, alors je dirais que notre mission est accomplie. En tout cas, on peut seulement y parvenir quand on est en direct, devant le public. »
Attrait pour l’accordéon
Partout où il passe, l’accordéoniste puise tantôt dans le répertoire classique, comme les préludes de Bach qui sont une de ses spécialités, tantôt dans le répertoire folklorique, et réserve parfois quelques surprises. « Les jeunes, même en bas de 40 ans, veulent entendre l’accordéon, connaître toutes les possibilités sonores de l’instrument, mais aussi l’insérer dans différents styles musicaux. Il y a bien sûr ce petit élément de nostalgie qui est là, dans la texture du son, et qui s’ajoute aux autres niveaux d’appréciation. »
Depuis 20 ou 25 ans, M. Bridge observe un regain d’intérêt constant pour l’instrument. Il s’en réjouit évidemment, surtout lorsqu’il entend de l’accordéon joué dans une pub de Geico Insurance à la télé !
L’accordéon, instrument de concert
La communauté des accordéonistes a longtemps cherché, de son côté, à rajeunir l’image de l’instrument et à lui donner le sérieux qu’il mérite, loin des bals musette à la française et du piano à bretelles. « Mon professeur à l’Université de Toronto, Joseph Macerollo, a été peut-être le pionnier au Canada en la matière. Il a enseigné l’accordéon à presque tous ceux et celles de ma génération qui adoptent aujourd’hui cette manière de penser. Grâce aux efforts de toutes ces personnes, les institutions de premier plan comme la Canadian Opera Company, le Ballet national du Canada et les orchestres symphoniques ont l’accordéon sur leur radar désormais. Elles savent qu’il y a des instrumentistes spécialisés dans ce répertoire. »

Photo: Curtis Perry
En mai 2022, Michael Bridge a été dépêché en urgence au Metropolitan Opera de New York pour interpréter la partie virtuose d’accordéon exigée dans Hamlet de Brett Dean… une partie trop difficile pour l’accordéoniste en place ! Cette expérience, bien qu’atypique, lui a permis d’ajouter une autre œuvre à son répertoire de musiques de création, qui en compte une dizaine à ce jour.
« Ça fait longtemps que je n’ai pas composé moi-même. Je l’ai fait comme étudiant. Aujourd’hui, il s’agit principalement d’arrangements pour accordéon, qu’il s’agisse de mon duo avec Kornel ou pour mon accordéon numérique. C’est là que je mets mon énergie. J’aime surtout collaborer avec des compositeurs professionnels qui savent, après tout un processus d’échange avec l’interprète, comment écrire pour l’accordéon. Un compositeur qui n’a pas jamais écrit pour l’accordéon auparavant apporte un regard neuf. Je pense notamment à Sofia Goubaïdoulina, grande représentante de la musique contemporaine décédée il y a peu de temps. Elle a écrit 14 œuvres pour l’instrument durant toute sa carrière, incluant deux concertos et c’est maintenant parmi les plus belles œuvres de notre répertoire. Sans ses œuvres, l’accordéon ne serait pas rendu où il est aujourd’hui. Cela a même influé sur la construction de l’instrument. »
L’accordéon numérique
Parlant d’innovation, il existe maintenant des accordéons numériques. Le temps des accordéons diatoniques, où le changement de direction du soufflet faisait changer la note, semble déjà loin. « Ça ouvre toutes les portes à l’exploration sonore, y compris la combinaison de plusieurs sons en même temps. La majorité du temps, c’est comme si j’utilisais cinq instruments à la fois. Par exemple, à la main droite, j’utiliserais peut-être un son d’accordéon, mais aussi, en arrière-plan, celui d’un clavier électrique. À la main gauche, peut-être une basse acoustique, un accord de guitare ou de piano, ou encore quelques percussions. Lorsque je tire sur le soufflet, je contrôle les nuances de certains sons comme l’accordéon, mais si je frappe plus fort certains boutons avec les doigts, je peux avoir le même contrôle d’une autre manière sur les instruments de percussion, y compris le piano.
Le grand avantage par rapport à l’accordéon diatonique, et même chromatique avec un système à boutons, c’est que je peux jouer plusieurs instruments séparément au même moment. Ça me permet de faire des fondus croisés intéressants. Si je ne bouge pas le soufflet et utilise seulement les doigts, on entendra encore d’autres sons. Si je tire le soufflet et j’appuie doucement sur les boutons, ça change complètement la sonorité. »
La version avec clavier à la main droite existe toujours, mais l’artiste dit avoir très tôt joué sur des boutons, qui donnent plus d’octaves et qu’il percevait lui-même au départ comme plus virtuose. « La chose qui est la définition d’un accordéon de concert, plus que tout, c’est d’avoir ce qui s’appelle une basse chromatique, c’est-à-dire qu’avec un grand bouton, j’ai une manière de convertir tous ces accords prédéterminés dans des notes individuelles. Il y a une mécanique de l’instrument, également programmée sur l’accordéon numérique, qui permet de faire n’importe quel accord, dans tous les renversements possibles » , ajoute-t-il.
Nostalgie

Photo: Curtis Perry
Michael Bridge a dû commencer très jeune, en effet, pour atteindre ce niveau d’excellence. Il raconte que la découverte de l’instrument est arrivée par hasard, à l’âge de 5 ans. « Mes parents avaient fait une offre d’achat sur une nouvelle maison à Calgary. Nous allions bientôt emménager quand les anciens propriétaires ont organisé une vente-débarras. Ma mère et son amie, qui allait louer une chambre au sous-sol pendant 6 mois, y sont allées. Un peu gênée, ma mère est entrée en espérant qu’ils ne la reconnaîtraient pas. Mais ils l’ont reconnue.
En lui demandant pourquoi elle venait à la vente, ma mère a dit qu’elle voulait acheter « ça », en pointant au hasard un objet sur la table. Il s’agissait d’un accordéon à cinq dollars. L’amie qui l’accompagnait avait elle-même joué de l’accordéon et ma mère pensait qu’elle pourrait m’enseigner un peu. Elles ont pris l’accordéon et quitté rapidement les lieux, embarrassées. Pour la petite histoire, cette amie, qui devait être hébergée chez nous, est restée finalement 8 ans et elle a été effectivement ma première enseignante. »
Durant son adolescence, Michael Bridge a eu la chance de participer à plusieurs festivals d’accordéon dans l’ouest du Canada. Il y a découvert une communauté unie et solidaire qu’il porte toujours dans son cœur. « Parmi 500 personnes âgées, il y avait peut-être 20 jeunes, dont je faisais partie, se souvient-il. J’ai grandi dans l’idée que j’avais des grands-parents à la tonne, qui prenaient soin de moi, qui m’encourageaient. Le sentiment de communauté autour de l’accordéon était très, très fort pour moi. Je jouais aussi du piano classique à cet âge-là et j’allais faire des concours – très formels – au festival Kiwanis. C’était à l’opposé des festivals pour accordéon où on jouait autour du feu de camp ensemble. C’était d’autant plus important pour moi et ma famille puisque mes parents étaient aussi présents. C’est ça qui m’a longtemps poussé à poursuivre cet instrument. »
Ce même sentiment l’anime aujourd’hui dans son approche de l’enseignement, confie-t-il. Il s’adresse à des jeunes de tous horizons, pas uniquement des accordéonistes, en offrant des cours de gestion de carrière de musicien. « Les jeunes qui veulent devenir musiciens professionnels sont légitimement préoccupés par le coût de la vie. Je leur enseigne comment improviser divers styles de musique. Dans une ville comme Toronto, il faut faire des spectacles pour enfants, il faut avoir des compétences dans les éclairages et concevoir les projections pour offrir un spectacle de haut niveau technique et artistique. C’est ça qui attire des gens. Il ne suffit plus d’être bon à son instrument.
Comment négocier, signer de bons contrats, faire de bonnes relations, organiser des tournées… tout ça relève de ma responsabilité comme professeur, je pense. Il faut savoir aussi cultiver sa différence par rapport aux autres instrumentistes. J’aime dire que je n’avais pas beaucoup d’opportunités, comme accordéoniste, mais toutes les opportunités que je créerais pouvaient se concrétiser. Avec un peu d’esprit d’entreprise, on peut faire de belles choses. »
L’impact de l’accordéon sur le bien-être
Michael Bridge pourra toujours compter sur son fidèle compagnon pour surmonter ses doutes. « Quand on joue de l’accordéon, on embrasse l’instrument, mais grâce aux bretelles, l’instrument est aussi le seul qui nous embrasse. C’est la meilleure thérapie qui soit. Quand quelque chose me préoccupe ou que je suis stressé, je joue 10 minutes et déjà, je me sens mieux. Bien sûr, ce n’est pas la solution, mais ça contribue au bien-être, entre autres parce que ça vibre beaucoup. Je suis aussi convaincu que la pratique d’un instrument est capable de changer quelqu’un. Je dois moi-même jongler avec deux claviers, un ordinateur entre les mains, les parties de cinq différents instruments. Ça prend peut-être un certain cerveau, à la base, pour manœuvrer cette machine et l’avoir toute en tête, mais ça développe sûrement des aptitudes que je n’avais pas de manière innée. »
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